J’ai toujours cette peur irrationnelle du noir. De ce qui s’y cache et de ce qui pourrait s’y cacher. Les portes dans mon dos sont toujours fermées, au cas où quelqu’un souhaiterait entrer. Aujourd’hui encore je vois des démons sous mon lit. Sauf que ce ne sont plus les mêmes. Tout change, tout évolue, et un beau matin on se rend compte qu’on ne devrait pas repenser à telle ou telle chose. Des photos dans un cimetière, des cheveux dans le vent ou un rire étouffé. Autant de choses qui n’auraient pas dû être et que l’on souhaiterait effacer de sa mémoire. Arrive un moment où rien ne part mais où au contraire tout vous hante. Les regrets, les remords, les espoirs déçus et même les attentes comblées. Les questions se bousculent, les réponses se font désirer et la nuit se transforme en un véritable désert où le repos devient tout aussi rare qu’une oasis. Et c’est comme ça toutes les nuits.
J’ai oublié tellement de choses dans ma vie que je me demande encore comment j’ai pu tenir jusque là. Je crois – non, j’en suis sûr – que c’est la première fois que je parviens à foutre en l’air autant de choses en si peu de temps. D’habitude je prends mon temps, histoire de bien voir venir, mais là non. Il semblerait que je sois parvenu à semer le temps, finalement.
Une respiration… non, un souffle, dans mon dos. Je me retourne mais il n’y a rien. Que l’obscurité. Des ombres qui dansent sur les murs au gré de mes mouvements. Evidemment. Un jour je finirai totalement fou, halluciné et paranoïaque. Je sens en permanence des yeux braqués sur moi, depuis des années je ne peux faire un geste sans me sentir observé. De là à dire que ma vie n’a été qu’un rôle, il n’y a qu’un pas, que vous auriez tort de franchir. Car même s’il est vrai que j’agis souvent comme si quelqu’un m’observait et me jugeait, j’ai vécu de ces courts instants de vérité pure ou les masques tombent et où les mots ne peuvent être que sincères.
Les photos sont toujours prises au mauvais moment. J’ai trop souvent regretté de ne pas pouvoir faire durer une seconde, une minute. Une nuit. Mais la vie entière est basée sur nos regrets. Ce sont eux qui nous construisent et nous incitent à ne plus laisser filer les opportunités qui s’offrent à nous. Lorsque la vie te tend les bras tu peux soit lui sourire soit lui filer un coup de talon dans la gueule. Au choix. Il est des risques qui ne valent pas la peine d’être pris. Le tournant dans une relation, quelle qu’elle soit, c’est quand la fin se fait tellement proche qu’elle ne surprendrait même pas – pire, qu’elle serait ressentie comme un soulagement. Lorsque l’indifférence a pris la place du mépris, ou de l’amour (le mépris n’est pas une étape indispensable), on devrait avoir la force de tout quitter. De partir et d’aller refaire son nid ailleurs, sur une autre branche. Encore faut-il en avoir envie.
Rares sont les personnes qui me font une bonne impression. Encore plus rares sont celles qui se révèlent totalement différentes de l’image que j’avais d’elles avant de leur parler. Au cours des dernières années je peux les compter sur les doigts d’une main d’ouvrier dans un goulag sibérien. J’ai tout récemment levé un doigt de cette main.
J’ai peur de revoir certains visages. La seule pensée que mes actions puissent être mal interprétées et conduire à des choses que je ne souhaite pas m’effraie. J’ai fait beaucoup d’erreurs ces derniers mois, certaines consciemment, d’autres non, et je prends conscience qu’elles vont me coûter plus que je ne le pensais. Pas d’interprétation hâtive, vous ne savez pas de quoi je parle, et ce n’est pas ce que vous pensez. Qui que vous soyez d’ailleurs, vous qui lisez ces lignes.
J’avais il y a quelques mois commencé un projet qui ressemble étrangement aux premiers paragraphes de ce texte. Je crois que je mets un peu trop de moi dans ce que j’écris. Si mes romans sont des autobiographies – par anticipation, s’entend – je ne suis pas certain de vouloir vivre mon futur. C’est pourtant bien le chemin que je prends. L’Alpha et l’Omega. Le début et la fin. J’ai ce besoin à la fois d’écrire et d’être malheureux pour écrire. Avec ça, on ne peut pas dire que les années qui viennent s’annoncent gaies. On verra. De toute façon c’est ce que je fais de mieux, regarder. Vu ce qui se passe quand j’agis, je ferais peut-être mieux de m’y tenir…